Le journal d'un généalogiste

Henau en Sirisie le 27 juin 1813

Mon cher père,

C'est avec grand plaisir que je mets la main à la plume pour vous donner des nouvelles de ma santé ; laquelle est assez bonne, Dieu grâce, je désire la vôtre dont soit de même.

Ne vous étonnez pas, mon cher père, que j’ai tant tardé à vous écrire. Je viens vous apprendre qu’une forte bataille a été donnée le 2 mai dernier. Nous avons commencé le feu le matin à la pointe du jour. Les canons et les fusillades n’ont jamais cessé jusqu’à dix heures du soir. Vers les deux heures de l’après-midi, l’ennemi nous faisait battre en retraite. Mais un moment après, nous l’avons si bien repoussé et battu que le champ de bataille était rempli de cadavres. Sachez que nous ne pouvions y passer. Il est vrai que nous avons perdu aussi beaucoup de monde. Car je voyais tomber mes camarades à mon côté, de quatre en quatre. Heureusement le bon Dieu m’a conservé, je n’ai point été blessé si ce n’est qu’une balle qui m’a touché aux lèvres inférieures , je ne m’en suis point aperçu que lorsque je déchirai la cartouche pour la mettre dans le canon. J’ai vu du sang, j’en ai souffert beaucoup, malgré cela je n’ai quitté le rang comme d’autres qui n’étaient pas  aussi mal que moi. L’ennemi a battu en retraite pendant vingt jours, nous l’avons toujours poursuivi en nous battant. Le vingt-deux du même mois, il a boulé  une position très forte, et il nous a attendu là. Nous l’avons  attaqué vers trois heures du matin ; nous nous sommes battus jusqu’à une heure de l’après-midi, sans pouvoir le faire descendre de cette position. Vers les deux heures, nous l’avons si bien repoussé, que nous lui avons gagné toute cette hauteur, et tué beaucoup de monde. Nous avons continué de nous battre toute la journée, et pendant dix jours, qu’il a battu en retraite. Tous les anciens militaires disent qu’ils n’avaient jamais vu deux batailles aussi fortes et aussi sanglantes. Comme ces deux  que nous avons donnés. Surtout la première qui est celle de Lützen , et la dernière celle de Bautzen.

bonaparte

Le lendemain de la bataille de Lützen, l’empereur  a remercié tous les soldats, en disant que de toutes les batailles qu’il avait donné, il n’en avait jamais vu une aussi forte. Il a nommé celle de Wagram, d’Austerlitz, de la Moskova, et tant d’autres dont les noms ne me souviens point. Celle-ci était la plus forte. Malgré cela nous l’avons gagné, et avons été maître du camp. On a évalué notre perte à environ quinze cents hommes, mais nous en avons perdu plus de trois mille soit tués et blessés. L’ennemi en a perdu beaucoup plus que du double, je vous apprends que nous avons une suspension d’armes  depuis trois semaines. L’ennemi a demandé cette suspension, pour terminer la paix. Et s’il n’est pas décidé au vingt-deux juillet, nous donnerons l’attaque.

Mais on présage beaucoup qu’elle soit déjà faite, car on dit que nous devons partir le dix-sept du mois qui vient  pour l’Espagne. Si cela est, je vous le marquerai. J’ai de plus vous dire qu’un de ces jours, le quartier maître avait une lettre pour moi dont je n’y fus pas assez tôt pour la lire, ils l’ont renvoyé en France. Je ne sais point si elle venait de votre part ou de quelqu’un d’autre en soit. Car je suis étonné de ce que je n’ai reçu point de vos nouvelles. Car je suis sans le sol depuis longtemps. La dernière fois que je vous ai écrit, je vous en ai fait la demande. Je ne sais point si vous m’en avez envoyé. Je vous prie donc de m’en faire passer un peu.

 

Je suis avec CAYLOU d’Igon. Vous me marquerez ce qui se passe dans le pays. Vous direz à mon frère Jean, aussi qu’il s’informe si CAMY de Boeil  a reçu deux lettres que je lui avais écrit il y a quelques temps, dont je n’ai reçu point de réponse. Je n’ai autre chose à vous dire en ce moment si ce n’est de présenter mes respects à MM  MONSARRAT, POMMÉ, BIGUÉ et SIMON, Mademoiselle CAMPS et même à tous mes parents de BECHACQ, MOULINAT, et les parrains et marraines BOURDES, sans oublier mes oncles et tantes BOUTEME.

Donc embrassez pour moi tous mes frères, et dire mille choses à mon frère Jean, ainsi qu’à mon petit neveu. Je finis en vous embrassant du profond de mon cœur pour la vie.

Votre bon fils.

Jean TAILLADE.

Ps : vous présenterez mes respects à MM l’abbé FAURE et ABADIE.

Mon adresse est : Jean TAILLADE, grenadier au troisième bataillon du cent quarante-troisièmes régiments de ligne à Henau, où à la suite du bataillon.

Écrit le 15 octobre 1814 au conseil domaine du corps.

Direction :

A Monsieur N° 28 (Grande armée)

Monsieur Bernard TAILHADE

de la commune de Lestelle Canton de Clarac

département des basses Pyrénées en Béarn

France poste restante à Nay-Pau.