Les Patates. 

  "Pattétes" arriva un matin, l'air mystérieux que jamais. "Je sais un endroit où il y a des patates" murmura-t-il devant l'assemblée des gamins assis sur le trottoir.

_ oui, mais, si on se fait attraper? suggéra Mounet, plutôt circonspect .

_ ça riscle pas, affirma Pattétes, sûr de son coup plus de sa syntaxe.

 

leu mouleute de pasquous
patates du jardin

N'eût été son accent irrémédiablement béarnais, Pattétes aurait pu, sans déchoir, figurer dans les films de Duvivier, d'avant guerre, tant sa mine, fureteuse et insouciante à la fois, évoquait les Poulbots du vieux Montmartre. Mais voilà, de sa bouche en tirelire sortaient des R roulés par les avalanches de nos Pyrénées natales, et les finales en 'an" résonnaient comme un gong japonais dans son nez corbin.

  N'empêche! Pattétes avait toujours des tuyaux de premières. Et son opportunisme était sans limite.

 

"Où ça?" demanda le chœur des chefs, balayant d'une voix ferme les appréhensions de Mounet. "Du côté des Escoudures" lâcha l'agent secret. Ouh ! là ! là! Les Escoudures, c'était une sorte de No man's land, aux confins de la ville, moitié broussailles, moitié déchetterie, cerné par un ruisseau, où de temps immémoriaux on pêchait des écrevisses. Comme les ortolans à Tartas, les écrevisses des Escoudures avait fondé la réputation gastronomique de la ville.

  "On les fera cuire sous la cendre, comme les Indiens" décréta "Arizona Bill" (alias Zorro) (2) qui salivait déjà en imaginant le champ de patates.

  " Si les filles viennent, elles z'ont qu'à faire un gâteau, c'est le tarif" conclut Pattétes en enfonçant son béret sur sa tête ronde.

 

pano ossau 2015

Facile à dire, plus qu'à faire! La pénurie sévissait. Nous étions en 1943. Les filles se concertèrent donc, sur ce problème d'intendance.

"Moi, j'ai rien !" jeta Gigolette, d'un ton désolé. Elle était "réfugiée", ça limitait les possibilités, déjà faibles, du groupe.

"Moi (1), j'aurai peut-être un œuf" dis-je avec une série de points de suspension dans la voix. J'espérais que les poules auraient pondu avant le passage de ma mère dans l'appentis dénommé poulailler. Deux œufs sur trois poules, c'était plausible, sans éveiller les soupçons.

Yéyette, la fille de l'épicière, annonça de la farine de maïs, et sans doute du lait écrémé: "rien qu'un peu, car si on met trop d'eau dans le bidon, ma mère se fera choper par le contrôle."

"On sucrera avec des cerises" suggéra Gigolette. Nous étions déjà en pleine nouvelle cuisine. C'était du Michel Guérard avant la lettre.

"On fera comme une pastoure" dis-je, car, malgré nos innovations culinaires, nous étions marqués par notre terroir (la pastoure étant une grosse crêpe pâteuse, typique de nos fermes béarnaises, on disait "Pastetch").

Mais la poêle? Je décidai, mue par un élan de témérité impensable, que j'irai la prendre chez Pierre, le vieux célibataire, qui occupait, près de chez nous, un local ouvert en permanence, une espèce de bric-à-brac qui lui tenait lieu de logis.

  L'affaire se présentait plutôt bien. Et, dès le début de l'après-midi, en ordre dispersée, la troupe gagna les Escoudures. Les filles avaient pris soins d'emporter ostensiblement leur sac à ouvrage, dans lequel se cachaient les ingrédients chapardés. La poêle nous avait précédés, grâce à une subtile manœuvre de Zorro (alias Arizona Bill) mon frère et chef de bande.

Non loin du ruisseau, face aux Pyrénées majestueuses et bleutées, le champ de patates, entouré de haies vives, étalait son manteau vert fleuri de blanc.

"Y'a des doryphores ! remarqua Mounet. -On s'en fout, on mange pas les feuilles!

-Y faut pas en sortir trop ", ordonna mon frère, déjà courbé vers la terre nourricière.

  Une dizaine de pieds furent ainsi déterrés. La récolte était bonne quoique les fruits maigrelets. Les garçons habiles à manier le couteau, avaient rassemblé des brindilles et allumé un feu entre deux pierres.

  Nous les filles, nous mettions en œuvre la recette du siècle, infâme tatouille de lait, bleuâtre à force d'écrémage, de farine grumeleuse, d'œufs et de cerises noires à demi écrasées.

  Qu'importe! Ce fut divin, mangé à même la poêle, à l'aide d'une cuillère que l'on se passait de bouche en bouche comme le calumet de la paix. Les patates cramaient, telles quelles, sous les braises ravivées d'un revers de béret.

Malgré les brûlures chacun se régala et , jusqu'à satiété, les patates passèrent de main en main, épluchées pour les filles par les gentleman de la troupe. L'eau du ruisseau désaltéra les plus assoiffés et rendit leur pureté première aux poignes chapardeuses.

Le soleil déclinait. Il fallait rompre le charme de cet après-midi bucolique.

  "On va pisser sur le feu" annonça Judex, toujours prosaïque. "Pas nous!" s'écrièrent les filles, en s'égayant comme des volailles.

  Le retour au bercail s'effectua sans incident. Ma mère, en déposant sur la table la maigre poêlée de pommes de terres aux oignons, s'étonna de notre manque d'appétit.

  Et la nuit nous précipita dans un sommeil angélique, peuplé d'Indiens dansant autour d'un feu gigantesque et fumant le calumet de la paix. Vers trois heures du matin, le hululement de la sirène communale réveillait la ville.

  Les Escoudures brûlaient, rameutant les troupes d'occupation et les pompiers locaux, étonnés mais sans plus de ce feu de broussaille.

C'était une année de sécheresse!

  Sur le coup de midi, le lendemain,  Pierre, notre voisin, entrait dans la maison :

"Margot (3), dit-il à ma mère, est-ce que tu peux me prêter une poêle? Dans ce hilh de p... de b....(juron béarnais), je ne trouve pas la mienne.

¹ Augusta ( Annie) ABADIE épouse DARJO était ma tante. Elle est décédée à l'âge de 84 ans.

²Julien ABADIE ( alias Zorro) (1929-1984), mon père , le frère cadet d'Augusta est décédé à l'âge de 54 ans.

³Marguerite Louise LAMAZOU dite Margot (1899-1990) ma grand-mère paternelle est décédée à l'âge de 91 ans.