Le journal d'un généalogiste

Dans le ciel chauffé à blanc de juin 1944, la nouvelle avait éclaté ; « ils ont débarqué ! ».

Ceux qui, pourvus de postes de radio avaient pu écouter Londres, avait propagé l’information de bouche à oreille. Et l’on sentait, la nervosité croissante des troupes d’occupations, que, cette fois, on approche de la « fin », mais à quel prix ?

Les rues de la petite ville étaient sillonnées de Feldgendarmes, juché sur leur moto à side-car, casqués, harnachés. Des convois de trains de marchandises bâchées manœuvraient sur les voies de triage de la gare, surveillés jour et nuit par des soldats vert-de-gris la mitraillette à la hanche. Nous avions assisté « en direct » à l’arrestation par la Gestapo et la milice, de Fernand et Paulo, deux artisans du quartier : père et fils tenaient un petit atelier de mécanique dans une ruelle proche de la gare. Paulo, le père recevait souvent, débarquant du train du soir des cousins que personne ne connaissait, et Fernand, le fils, montagnard averti, s’absentait pendant deux jours, après leur visite, pour de mystérieuses randonnées du côté de la frontière. Jusqu’au jour ou deux ou trois gamins en vadrouille étaient revenus de la ruelle, verts de peur, en hoquetant : « ils ont embarqué Paulo et Fernand dans une traction noire ».

Depuis, l’atelier fermé par une porte cochère disjointe servait des sites d’exploration et, pour les plus pressés d’entre nous (les filles, surtout) de « petit coin ».

Il  régnait dans la confrérie des loupiots du quartier une ambiance glauque, prémonitoire de la fin de l’enfance.

Les garçons ont été retenus en étude pour la préparation du «certif ». La perspective d’un placement en apprentissage se profilait pour la plupart d’entre eux. Quelques privilégiés entreraient au collège moderne pour y préparer le concours des postes, ou des chemins de fer, ou des contributions.

Quant à nous, les filles, nous commencions à nous pâmer au cinéma « Le Loisir » devant le profil de Louis Jourdan, en nous trémoussant à la manière de Daniel Darrieux dans « Premier rendez-vous ». Quelques-unes poussaient même l’audace jusqu’à envisager de se faire teindre en brune comme Viviane Romance dans « la Vénus aveugle » ou « Cartacala ». Et nous rêvions toutes de la silhouette serpentine de Mireille Ballin.

Garçons d’un côté, fille de l’autre, le clivage s’établissait de plus en plus nettement. Et nous déambulions sur les trottoirs, avant le couvre-feu, plongé dans de secrets conciliabules, tandis que s’échappaient des fenêtres ouvertes, des bruits de vaisselle lavée et de lambeaux de conversation d’adultes.

« J’ai envie de faire pipi, me glissa dans l’oreille Gigolette. Viens, on va chez Fernand ! »

Aussitôt nous nous engouffrons dans la pénombre la porte cochère. On sentait encore dans l’atelier une odeur d’huile de vidange, de vieux cuirs et de ripes de bois. Un tas de vieux copeaux frisottants s’amoncelaient dans un coin où Paulo fabriquait une remorque le jour de son arrestation. Gigolette, qui s’apprêtait à s’accroupir eut un sursaut : sous les ripes, un brodequin poussiéreux remuait lentement. Dans un rayon de lumière, une tête rase, bouche entrouverte, les yeux clos s’inclinait sur un buste d’enfant vêtu d’une chemise grossière. Un soupir de fatigue s’exhala du corps endormi.

Saisies par la surprise, nous repassons sur le trottoir. Dans une cavalcade éperdue, nous courons vers la maison où nous nous heurtons à mon père qui humait l’air du soir. « Viens vite, on a trouvé un enfant abandonné dans l’atelier de Paulo ». Intrigué (mais il se passait tant de choses, en cette époque trouble !) Il pénètre après nous dans l’antre silencieux, et nous trouvons, assis parmi les copeaux, un garçon d’une quinzaine d’années, vêtu d’un curieux costume bleu marine, un liseré rouge, mi-tenue de facteur, mi-uniforme militaire, les bras croisés sur une musette de soldat, l’air à la fois épuisé et prêt à fuir.

 

oradour 2
refugié

-« Je n’ai rien volé, Monsieur, surtout ne me dénoncez pas aux boches !

- Calme-toi, mon petit, n’aies pas peur, mais ici tu n’es pas en sécurité. La patrouille risque de venir fouiller. D’où viens-tu, et où vas-tu avec cet uniforme ?

-Je viens de l’école de Tulle, je suis enfant de troupe ».

Dans un réflexe familier il se redresse, rectifie la position et débite sur le mode militaire :

-« élève Lefebvre Robert matricule trois mille sept……

-Repos, interrompt mon père. Ici tu es libre, enfin, plutôt en liberté. On va arranger ça. Tu vas me donner ta vareuse et ta musette. Tu vas suivre les filles, comme si tu les connaissais bien, à cause de la patrouille, moi, je passe par derrière, on se retrouve à la maison, tu nous raconteras tout. Et vous les filles, pas de blagues, vous l’accompagnez ! »

Conscientes de notre mission avec le plus de naturel possible, nous regagnons la maison avec notre nouveau compagnon, qui avance, mains dans les poches l’air faussement décontracté. Mon père a déjà expliqué la situation à ma mère. Elle a préparé une assiette de soupe et tourne une petite omelette. Une minuscule tranche de pain s’appuie sur la cuillère.

- « C’est tout ce que j’ai, c’est la ration du soir », dit-elle en s’excusant.

- « Je vous remercie, Madame, est-ce que je peux me laver les mains ? » demande le garçon, à notre grande confusion et geste encore plus insolite, il exécute un large signe de croix en récitant : « bénissez-nous seigneur pour la nourriture que nous allons prendre. » Puis il se jette sur la soupe qu’il engloutit sans cérémonie, en un clin d’œil.

- « Tu vois, remarque ma mère à mon adresse, comment on est élevé en pension ! »

débarquement

Après l’omelette et une poignée de cerises, notre hôte se détend et il parle, avec cependant quelques réticences et un certain trouble dans la voix. Parfois ses mâchoires se crispent. Il regarde fixement devant lui, les yeux embués.

« Je viens de l’école de Tulle, mon père est retraité de la gendarmerie à côté de Lyon, à Tassin. Ma mère est réfugiée avec mes grands-parents dans le canton d’Aramits, près d’ici. Moi, j’étais aux enfants de troupe depuis l’âge de neuf ans ; quand mes parents étaient en Afrique, ils m’ont laissé en France. À l’armistice, on nous a regroupé à Tulle. La semaine dernière une division SS a bivouaqué chez nous, et aux alentours de la ville. Ils ont arrêté des jeunes et ils les ont pendus dans les marronniers d’une rue. Puis ils sont partis et ils ont brûlé tout le village, même les habitants !

Alors à l’école, les chefs nous ont donné notre pécule, deux jours de vivres, une permission signée, et nous ont dit de rejoindre nos familles par nos propres moyens. Eux, ils sont partis au maquis. »

Mon frère, alias Arizona Bill dit Zorro, demanda quelques détails sur la vie de l’école :  « est-ce que vous avez des fusils ? Est-ce que vous faites de l’exercice ? »

Moi, j’étais plus curieuse du programme scolaire et religieux.

- « Faites toujours la prière avant de manger ?

-Oui, oui ! » Puis, se sentant en confiance, « mais c’est juste comme çà, pour bien montrer que nous ne sommes pas juifs. Les chefs nous l’ont bien recommandé, avant de nous lâcher.

-Il y a longtemps que tu es parti ? » dit ma mère, en évaluant l’état de la chemise.

- « Ça fait huit jours, mais il y a eu des bombardements, les trains ne passent pas et j’ai marché pendant deux jours.

-Pauvre petit ! Quelle misère ! »

Bombardements, juifs, SS, maquis, en quelques mots, la guerre, la vraie, s’était installé à notre table. Nous étions perplexes devant cet enfant-soldat dont le visage prématurément durci reflétait des préoccupations étrangères à nos esprits de gamins.

Le lendemain, après une nuit passée enfin dans un lit reposant et paisible, l’enfant trouvé entamait la dernière étape de son exode, vêtu d’une chemisette civile empruntée aux maigre vestiaire de mes frères, juché sur un vélo prêté par le père de Mounet.

Deux jours après son passage, nous apprenions le nom de village du Limousin où des exactions de terroristes avaient donnés lieu à des représailles des troupes d’occupations. Il s’appelait Oradour-sur-Glane.